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Cher(e) ami(e) de la Santé,
Il y a 20 ans, jamais je n’aurais imaginé qu’un tel scandale soit possible.
Avant de devenir une sorte de « détective » de la santé, j’ignorais tout des méthodes de Big Pharma.
J’avais plutôt confiance dans le sérieux des études de l’industrie pharmaceutique.
Et j’étais certain que nos autorités de santé « veillaient au grain » si Big Pharma se comportait mal.
En fait, comme beaucoup de gens, j’étais d’une naïveté sans nom.
Depuis, il y a eu les scandales du Vioxx, du Médiator ou du Levothyrox.
Il y a eu aussi la crise Covid, son « remdésivir » et ses vaccins ARN.
Beaucoup de gens ont ouvert les yeux sur les méthodes de l’industrie pharmaceutique.
Mais la plupart sont encore loin de réaliser l’ampleur du problème.
Et la meilleure preuve, c’est l’histoire ahurissante du Prozac, ce médicament antidépresseur qui a crevé l’écran dans les années 1990.
Une « pilule miracle », nous disait-on !
En fait, je vous mets au défi de ne pas tomber de votre chaise en lisant la véritable histoire de ce médicament.
Acte 1 : masquer les effets secondaires
Tout commence en 1972, quand le laboratoire pharmaceutique Eli Lilly découvre une nouvelle molécule chimique, la fluoxétine, qu’elle baptisera plus tard « Prozac ».
Cette nouvelle molécule l’intéresse, car son mode d’action chimique est similaire à celui des antidépresseurs découverts 15 ans plus tôt. Pas exactement pareil, mais similaire.
Malheureusement pour la firme, les premières études sont très décevantes.
Chez les animaux, d’abord, les résultats sont plutôt inquiétants. Après avoir pris le médicament, les rats avaient tendance à se lécher de manière compulsive. Quant aux chats et aux chiens, ils devenaient plus agressifs1.
En 1977, le laboratoire conduit son premier essai clinique sur les humains… et ce n’est pas beaucoup mieux. Sur les 8 patients déprimés qui prennent la molécule, aucun ne bénéficie de la moindre amélioration.
Pire : des effets secondaires sérieux frappent plusieurs patients2.
Certains sont bien connus aujourd’hui et sont inscrits sur la notice de ce médicament : nausées, vomissements, amaigrissement, etc.
Mais un autre effet indésirable beaucoup plus grave est apparu à l’époque : c’est l’akathisie.
L’akathisie est un mot compliqué pour désigner un phénomène que l’on retrouve parfois chez les malades de Parkinson : une agitation extrême, une incapacité à tenir en place et un besoin irrésistible de mouvement.
Le problème, c’est qu’on sait depuis les années 1950 que l’akathisie accroît le risque de suicide et de comportement violent.
Pour le laboratoire, c’est évidemment une très mauvaise nouvelle. Impossible d’obtenir le feu vert des autorités de santé avec des effets secondaires aussi dangereux.
C’est alors qu’ils ont décidé de faire quelque chose d’inouï : dans le plus grand secret, la firme décida de donner aux patients des tranquillisants pour masquer l’agitation produite par le Prozac3. Pour Eli Lilly, cela présentait un double avantage.
Car non seulement les tranquillisants (comme le Valium) masquent les effets secondaires gênants… mais ils augmentent artificiellement l’efficacité du médicament, en réduisant certains symptômes de la dépression.
Et pourtant, même avec ce tour de passe-passe révoltant, ils n’arrivent toujours pas à démontrer l’intérêt du Prozac de manière convaincante.
Acte 2 : surmonter les expertises défavorables
Déçu, le labratoire Eli Lilly envisage alors de le commercialiser comme un simple « coupe-faim »… puisque la perte de poids était l’un des effets secondaires apparus lors des essais cliniques.
Mais cela impliquait de repartir pour des années d’essais cliniques coûteux. Pour la firme, mieux valait essayer d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché en tant qu’antidépresseur. Quitte à « attaquer » le marché du surpoids après coup.
Le problème, c’est que l’impact du Prozac sur la dépression était tout sauf probant.
La preuve : l’autorité de santé allemande (Bundesgesunhdheitsamt) émet un avis très négatif sur le Prozac en mai 1984 :
« Si l’on considère les risques et les bénéfices, la fluoxétine (Prozac) ne convient pas au traitement de la dépression. Les effets secondaires sont trop fréquents et certains particulièrement graves ; et certains patients, jusqu’à là non dépressifs, le deviennent après avoir pris ce médicament »4.
Ce qui inquiète particulièrement les autorités allemandes, c’était les cas de suicide sous Prozac :
« Durant le traitement, il y a eu 16 tentatives de suicide, dont deux réussies. Étant donné que les patients à risque de suicide ont été exclus des études, il est probable que cette proportion élevée peut être attribuée à une action de la préparation (Prozac) ».
De fait, les suicides liés au Prozac étaient LA bête noire de Eli Lilly.
Dans un document interne daté du 29 mars 1985, le laboratoire relevait que « le taux de suicide sous fluoxétine (Prozac) est 5,6 fois supérieur par rapport à d’autres médicaments actifs comme l’imipramine ». Presque 6 fois plus de suicides, donc, comparé à l’antidépresseur le plus courant à l’époque !
En 1985, c’est donc au tour de l’Autorité de santé américaine, la Food and drug administration (FDA) d’émettre un avis peu favorable sur le Prozac : elle juge son efficacité « à peine supérieure au placebo », avec des effets secondaires inquiétants.
Pour obtenir une autorisation de mise sur le marché, Lilly n’avait plus 36 solutions : il fallait encore « magouiller »… et cette fois-ci à plus grande échelle.
Acte 3 : maquiller les suicides
D’abord, il fallait maquiller ces mauvais chiffres de suicide.
Ce n’était pas si compliqué que ça : il suffisait de modifier quelques mots-clés dans les rapports d’essais cliniques.
Les patients n’avaient plus de « pensées suicidaires » : le mot a été remplacé par celui, plus neutre, « d’accès de dépression ».
Les termes de « tentatives de suicide », eux, ont été transformés en « surdose de médicament ».
Attention : ne croyez pas que ce type de « truquage » est un fait isolé, ou réservé à Lilly. Le laboratoire GSK a fait exactement la même chose des années plus tard pour son antidépresseur Paxil/Deroxat.
Pour obtenir l’autorisation de le prescrire à des enfants et adolescents, GSK a parlé de « labilité émotionnelle » plutôt que de « pensées suicidaires ».
Quant aux patients qui avaient dû arrêter l’étude clinique pour cause d’agitation (akathisie), ils ont simplement été qualifiés de « non-observants », comme s’ils avaient décidé de leur propre chef de ne plus suivre leur traitement5.
Voilà pour l’acte 3…
Mais attention les yeux, car c’est l’acte 4 le plus spectaculaire… de loin !
C’est l’ancien directeur général d’Elil Lilly de Suède lui-même qui l’a raconté en détail, dans un livre confession publié en 2010, au titre évocateur : Médicaments – Effets secondaires : la mort.
Acte 4 : acheter les autorités de santé
Nous voilà donc en Suède, au milieu des années 1980. Comme en Allemagne et aux États-Unis, il paraît très difficile de convaincre les autorités de santé de l’intérêt du Prozac contre la dépression.
Comme le raconte John Virapen, l’ancien chef de Lilly en Suède, les premiers retours sont très négatifs :
« Nous avons montré certaines de nos données à titre de test à des psychiatres suédois pour voir leur réaction.
Ils ont ri et secoué la tête lorsqu’ils ont appris notre intention de demander l’autorisation pour la Suède. Cela ne leur paraissait pas sérieux. »
Pour Virapen, pourtant, l’enjeu est énorme, car la psychiatrie suédoise a une excellente réputation.
Si jamais il réussit à convaincre les autorités suédoises de l’intérêt du Prozac, cela fera tache d’huile et facilitera son autorisation partout ailleurs, et en particulier aux États-Unis.
Dévoré par l’ambition, Virapen est prêt à tout. Il se voit déjà diriger la zone Europe s’il réussit ce gros coup !
D’abord, il cherche à identifier l’expert suédois « indépendant » missionné pour rendre un rapport officiel sur le Prozac.
Grâce à une discrète enquête, Virapen finit par découvrir son identité : c’est le Professeur Z.
Et John Virapen est prêt à tout pour « convaincre » ce fameux Professeur Z. de donner un avis favorable sur le Prozac.
Il commence par l’inviter à dîner. Après cette première prise de contact, ils se revoient une deuxième fois, et cette fois, Virapen met carte sur table. Il raconte la scène :
« ‘Ne le prenez pas mal, mais je sais que vous êtes chargé de notre dossier à la Commission de santé’. Le Pr Z. n’en fut pas choqué. Il se contenta de sourire et de commander un autre verre de vin. (…) »
Puis, Virapen lui demande, en des termes à peine voilés, ce qu’il faudrait faire pour obtenir une approbation du Prozac.
« Le Pr Z. reposa son verre, s’essuya les lèvres avec sa serviette, puis parla posément : ‘l’argent est toujours utile’.
Après un temps de réflexion, il cita un chiffre. »
Virapen exulte : il n’attendait que cela.
Dans les jours qui suivent, il obtient facilement que Lilly fasse un virement au Professeur Z, en passant par Genève pour l’anonymat.
Le Pr Z se met au travail et s’applique à ne retenir dans son rapport que les formulations les plus favorables au Prozac :
« En jouant avec les statistiques, la mort finit par disparaître, pour ne plus figurer que dans les notes de bas de page. Voici un exemple de ce qu’on pouvait lire :
‘Sur 10 personnes ayant pris le principe actif, 5 eurent des hallucinations et firent une tentative de suicide, dont 4 avec succès’.
En lieu et place, on trouvait :
‘Dans le cas d’un des sujets de cet essai, tout s’est passé comme prévu, une perte de poids a été relevée chez les 4 autres. Les 5 derniers ont présenté divers effets secondaires’.
L’horrible mot suicide ne se trouvait plus nulle part dans le texte. »
Et le résultat ne s’est pas fait attendre : quelques mois plus tard, Virapen reçut un appel des autorités de santé suédoises, signe que l’autorisation de mise sur le marché était imminente. Il ne restait plus qu’à négocier le prix !
Et voilà ce qui s’est passé la Suède. Mais aux États-Unis ?
On ne sait pas exactement. Mais il est troublant d’observer qu’en 1987, deux ans après son avis défavorable, la FDA a autorisé la mise sur le marché américain du Prozac.
Qui a dîné avec qui ? Impossible à dire.
Mais le fait est que les statistiques restaient dramatiquement défavorables au Prozac :
D’abord, 6 études sur 7 avaient montré que l’antidépresseur de référence de l’époque (imipramine) était plus efficace que le Prozac.
Mais surtout, malgré les efforts de Lilly pour maquiller ses études cliniques, le Prozac ne montrait globalement pas plus d’efficacité qu’un placebo !
Cela a été amplement démontré depuis6, mais la FDA pouvait le savoir dès cette époque. Car sur les 14 essais cliniques qu’elle avait entre les mains, 10 d’entre eux concluaient que le Prozac n’avait pas plus d’effets qu’un simple placebo !
Pourtant, la FDA américaine a bien autorisé le Prozac.
Et en Allemagne ?
Là-bas non plus, on ne sait pas très bien ce qui s’est passé.
Mais les autorités allemandes ont elles aussi fini par autoriser le Prozac, malgré l’avis très négatif rendu en 1984 (la seule condition qu’ils ont exigée était que le risque de suicide figure sur la notice).
Eli Lilly avait gagné la bataille « juridique » : le Prozac était désormais autorisé.
Mais il restait le plus important : gagner la guerre commerciale… auprès des médecins et du grand public.
Je vous raconte ça la semaine prochaine, restez connectés !
Bonne santé,
Xavier Bazin


